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Des femmes sous le feu

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jessica lynchLes conflits irakien et afghan ont changé la donne: des femmes soldats se trouvent désormais en première lignes. Témoignages.


Elles sont quatre. Quatre à avoir intégré depuis peu les Forces spéciales américaines du corps des Marines. Une première pour cette unité d’élite réputée redoutable et impitoyable, et qui jusqu’ici ne tolérait aucune femme dans ses rangs. Les quatre recrues ont déjà filé vers l’Afghanistan, où elles resteront neuf mois avec le 1er bataillon des Forces spéciales. Elles font partie du contingent des 30 000 soldats supplémentaires que le président américain, Barack Obama, vient d’envoyer en renfort.

Quatre femmes, un nombre un peu court. Mais tout un symbole. Les femmes ne vont pas au combat. C’était il y a encore peu une affaire entendue au plus haut niveau de commandement des forces armées américaines. Mais les règles du jeu ont basculé depuis les guerres en Irak et en Afghanistan. Les lignes de front se sont troublées: les conventions classiques du combat ont explosé, la guérilla urbaine a redéfini les contours de la guerre. L’ennemi n’obéit qu’à ses propres règles. Désormais, les femmes se retrouvent de fait à se battre aux côtés de leurs homologues masculins, les insurgés ne faisant aucune distinction de race ou de genre.
Les Irakiennes ne parlent pas aux hommes

Le lieutenant Jessica Halladay a servi en Irak en 2008 et 2009. Avec sous ses ordres vingt-neuf lascars et une femme, le soldat Perry. Très vite, celle qui conduit de gros camions et assure la sécurité des convois, alors qu’elle a un diplôme médical en poche, se retrouve à appuyer des hommes de l’infanterie. "J’en ai profité pour les observer. Je les accompagnais pendant les patrouilles, mais aussi lorsqu’ils s’entraînaient aux techniques de combat." C’est cependant à une autre femme, le sergent Perry, qu’elle va faire confiance: "C’était la meilleure. Je l’ai mise comme gunner, ce qui est très inhabituel, et dans la voiture de tête. Les femmes ont davantage de feeling face au danger." Sans compter que les Irakiennes ne parlent pas aux hommes, surtout lorsqu’ils sont étrangers.

Le lieutenant Halladay l’a bien compris. "Au-delà de ça, je savais que le sergent Perry aurait le cran de ne pas hésiter, en cas de pépin." Du cran, de la hargne et du sang-froid, ces soldats en ont à revendre. Et ce n’est pas le colonel des Marines Sara Phoenix, 50 ans, qui vous dira le contraire. Elle savoure un retour momentané à la vie civile dans sa maison du Colorado. Elle qui, en guise de cadeau de Saint-Valentin, aime à se faire offrir une boîte de cartouches par son époux, Patrick. "Des Super X, ses préférées", dit-il, en extase devant sa soldate de femme. "Lorsque Jessica Lynch s’est retrouvée aux mains des Irakiens parce qu’elle ne s’était pas servie de son arme (*), il y a eu des discussions au plus haut niveau chez les Marines", dit Sara Phoenix. Alors, l’état-major a réinstauré un test d’entraînement physique au combat qui avait été supprimé dans les années 1970. "Et il s’applique désormais aux femmes."

Selon le colonel Phoenix, la nouvelle génération est prête pour l’infanterie. "Les jeunes hommes ont changé eux aussi, ils ne sont plus dans cette dynamique de protection de la femme lors d’un combat." Ce n’est pas du tout ce que pense le sergent-chef de la police militaire Joanne Makay, 34 ans, mariée et mère d’un garçon de 15 mois. Une dure qui a passé quatre ans en Irak. Dont un séjour de quinze mois en 2004 dans la tristement célèbre prison d’Abou Ghraib, alors marquée par l’énorme scandale des sévices infligés aux prisonniers. "C’était un environnement ultra-hostile, on remplaçait l’équipe coupable de l’affaire", raconte la jeune femme, vêtue au civil de cuissardes noires et sexy, alors qu’elle vient de participer à une convention d’anciens d’Irak et d’Afghanistan à Denver (Colorado).
"J’ai dû faire feu sur les prisonniers"

Le sergent-chef a la charge de deux bâtiments avec une douzaine d’hommes sous ses ordres. "Le fait que je sois une femme n’a pas arrangé les choses. Les détenus ont même menacé de se mutiner si je ne démissionnais pas." Mais c’est sans états d’âme apparents qu’elle a circonscrit un mouvement de révolte qui allait tourner mal. "J’ai dû faire feu sur les prisonniers. J’en ai blessé un, mais il n’est pas mort, Dieu merci." Une autre fois, Abou Ghraib est attaqué par les insurgés. Des roquettes viennent s’écraser dans l’enceinte de la prison. "Il fallait dans le même temps ramasser les corps déchiquetés – il y a eu 30 morts –, les évacuer et garder en joue les détenus complètement affolés. Le tout sans s’énerver ou tourner de l’œil devant une telle boucherie."

Joanne n’a pas été préparée à ça. Alors comment tenir? "Je me suis appliquée à mettre autant de distance que possible avec les scènes violentes. Comme un mode cinéma ou jeu vidéo. Du coup, même la tête décapitée d’un conducteur, je l’ai à peine vue." Joanne Makay tient bon tandis que d’autres pètent un câble. Elle rempilera pour trois mois. Mais reste catégorique: "Les hommes sont programmés pour défendre les femmes, c’est dans les gènes. Nous ne sommes pas faites pour rejoindre les troupes d’infanterie. Nous n’y serions qu’une source de distraction, donc de désagrément."

Allez dire ça à Rebecca Nava, qui a servi à Ramadi, en Irak, dans une unité unique en son genre, créée en 2003 par l’armée américaine: le Lioness Team, l’équipe des lionnes. Leur mission: accompagner les marines ou les soldats de l’armée de terre dans les opérations de reconnaissance, les patrouilles ou les descentes chez l’habitant. "Ce programme a été mis sur pied parce que le haut commandement s’est rendu compte que les hommes n’avaient pas accès à toute la population. Donc, de facto, nous avons été amenées à nous battre comme eux."
D’horribles flash-back et une trouille bleue au volant

Elle se souvient d’une nuit de 2003. La spécialiste Rebecca Nava, chargée de ravitailler les troupes, redoute particulièrement les patrouilles nocturnes. "Personne dans les rues, pas de lumière, c’est flippant." Elle porte pourtant ses jumelles à vision nocturne. Mais rien ne vaut la lumière du jour. Un homme surgit dans l’obscurité. Il court. Il a quelque chose dans les mains. Il se rapproche. Une arme, un AK-47. Hurlements, tirs de sommation, l’homme poursuit sa course folle vers le convoi de Rebecca. "On n’a pas eu le choix, c’était lui ou nous. On a tiré." L’homme s’écrase sur le sol poussiéreux. Fou ou courageux? Sur le coup, les doutes assaillent Rebecca. Avait-elle fait quelque chose de mal? "Fallait-il tirer ou non? Forcément qu’on se pose la question; mais on se l’est à peine posée qu’on a la réponse: bien sûr qu’il fallait tirer."

Rebecca, qui est de retour au Texas, n’a pas vu la guerre de très loin, planquée derrière un bureau. Comme Jessica, Joanne ou Sara, elle a tâté du combat au plus près de la moelle. Elles ont tout fait, tout vu, tout vécu. La peur, la joie, la mort et la douleur. La sienne, celle de l’autre. Rebecca subit encore d’horribles flash-back. Jessica, curieusement, a une trouille bleue au volant, et trouve que les gens conduisent comme des dingues dans l’Indiana. "Là-bas, on roulait toujours à deux à l’heure." Aucune ne prononcera le mot de syndrome de stress post-traumatique. Toutes ont une réticence à admettre qu’elles se passeraient bien d’un nouveau déploiement en Afghanistan. Elles parlent de leur avenir sans armes, sans violence. Et sans bruit. A l’exception de celui que font Helena- Isabella, la fille de Rebecca, ou le fils de Joanne. Des enfants d’héroïnes des temps modernes, héroïnes à l’égal des hommes. Des soldats.

(*) Cette jeune soldate avait été transportée dans un hôpital irakien après avoir été victime d’un accident de la route près de Nasiriyah en mars 2003. La mise en scène de sa libération par l’armée américaine a par la suite soulevé une controverse.

 

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