
Wafaa Mezouar expose la somme de ses travaux à la Galerie Bab El Kébir de Rabat
La chronologie a ses signes particuliers, parce que le messianisme populaire participe de cette fixation de dates et de symboles, les hommes s'en faisant les irréductibles et inflexibles adeptes.
Wafaa Mezouar a choisi le vendredi 13 mars pour lancer son exposition à la Galerie Bab El Kébir , qui restera ouverte jusqu'au samedi 11 avril. Elle vient de clôturer le 28 février une exposition de tableaux, de sculptures et de tapisseries au Musée de Marrakech, dans ce panthéon de l'art qu'est devenu la Fondation Omar Benjelloun. Un tel enchaînement dans le temps, pour écourté et contigu qu'il apparaît à première vue, participe d'une fougueuse créativité de l'artiste. Sans doute aussi de la détermination d'une femme qui a fait de son métier plus qu'un signe, un moyen d'être et d'exister, l'irascible symbole de l'indépendance.
Wafaa Mezouar a beau être discrète, se faufiler et glisser dans les entrelacs d'une scène artistique nationale ou internationale avec un souci manifeste de pertinence et une propension au travail solitaire. Son œuvre la rattrape, son succès aussi qui ne date pas, tant s'en faut, ni d'hier ni des travaux qu'elle propose aujourd'hui aux regards des uns et des autres. Sa peinture – disons sa création – ne se résume ni aux couleurs, très expressives au demeurant, ni aux complexes montages sur des matériaux insolites et encore moins aux choix des thématiques déclinés sur des tonalités et des techniques différentes.
Chez elle, la maîtrise intégrale à la fois de l'objet et de la technique, c'est d'abord le surgissement sur des champs divers et croisés. On la croirait définitivement enfermée dans sa démarche picturale, le pinceau et la gouache guidant ses pas, quand elle surgit sur un autre terrain de prédilection : la tapisserie , les bijoux, le tissage. Ce qu'elle expose aujourd'hui à la Galerie Bab El Kébir constitue à vrai dire une somme, une nouvelle série de travaux reflétant une variété d'objets, une écriture faite de lignes colorées qui s'entremêlent sur des représentations qui, l'énergie et la vivacité aidant, ne laissent personne indifférent. Elle nous offre ce pouvoir, une magie panoptique de saisir la totalité de pièces construites différemment, certes, mais qui se croisent dans l'ordonnancement final qu'elle leur donne. La tapisserie, le tissu, les bijoux, les couleurs étincelantes et rutilantes. C'est une œuvre composite mais unifiée dans son principe.
Qu'elle ne se soit jamais limitée à l'exercice exclusif de la peinture témoigne chez elle d'une curiosité profonde et cultivée des objets et de la technique, d'un élargissement thématique et polymorphique. Les arts plastiques constituent depuis les tout premiers instants de sa carrière l'immense jardin, une sorte de « Musée imaginaire » à la Malraux, une inexorable et insondable quête d'elle-même enfin. Puisque tout est expressif chez elle, on dirait par un paradoxe qui s'impose qu'elle n'a pas eu alors à inventer et à codifier l'expressivité de son œuvre. Le recours à des éléments matériels fondamentaux, parfois même hétérogènes, le laborieux geste de les polir, de les couvrir d'attention comme dans un rituel de pure spiritualité, de leur donner forme et contenu participent, à vrai dire, d'une lente maturation, c'est à coup sûr l'émergence de ce qui est convenu d'appeler le « tableau objet », la création objet, dans lui-même, pour lui-même, dépouillé de la gangue et des pesanteurs. Cette démarche ne sacrifie pas à la prétention ou à une démesure quelconque.
Elle reflète un souci d'enracinement de l'artiste qu'est Wafaa Mezouar, parce qu'elle valorise les matériaux de notre culture et de notre mémoire, elle immortalise aussi des gestes ancestraux, refond à chaque fois patiemment une pureté artisanale, pérennise enfin un patrimoine où se conjuguent l'exigence de modernité et l'ancrage dans la tradition. Chez Wafaa Mezouar, un signe ne trompe jamais : l'attachement à une certaine authenticité. Elle n'est pas spectatrice du monde, elle est dedans et y reste. Elle s'est révélée en 1978 au Festival international des arts plastiques de Tunis où elle a obtenu la médaille d'or. Si la technique de la tapisserie a constitué son art de prédilection, elle ne s'en laissa jamais enfermer. A la peinture, elle s'est appliquée à donner un ton qui lui est propre, sans pour autant en faire le territoire fermé et enclos. Les travaux, ses travaux s'organisent et se déclinent en cycles, successions thématiques variables, colletées au temps et peut-être même à sa propre évolution. Les couleurs, vert et rouge, ocre et gris se côtoient dans un même mouvement, ils y trouvent leur force et leur vitalité. Ce sont des surimpressions, une immense magie qui s'étale, couvre la surface murale. Ce n'est pas un art virtuel, c'est l'appropriation d'un espace de réalité, réalisée touche après touche, à l'aide de propriétés matérielles et de matériaux de tous les jours, quasiment jetés dans la banalité.
Il y a chez elle un souci de valorisation des matériaux, une matérialité qui fascine, l'obsession de restaurer l'image matérielle enfin. Ceux qui sont au Maroc ce que le patrimoine est à son histoire. L'œuvre de Wafaa Mezouar suscite l'émotion et invite à la contemplation, parce qu'elle reproduit les premiers gestes de l'Homme et, naturellement, la finitude à laquelle il atteint. Elle donne la pleine mesure de l'espace, tantôt lumineux, tantôt gris comme la vie, mais consubstantiel à la condition humaine. Peintre, sculpteur et lissière (tissage à haute lisse), Wafaa Mezouar a fait de l'interdisciplinarité et de l'hétérogénéité une option, et dans ce cadre, son œuvre s'inscrit dans cette exigence de contemporanéité. Son écriture picturale est d'abord un langage qui ne s'accommode jamais de la facilité, parce que l'acte de peindre, de sculpter ou de tisser relève chez elle du laborieux travail , d'une incandescente application. Comme s'il fallait faire ressurgir et mettre en avant des objets qui étaient longtemps demeurés dans l'ombre et auxquels elle donne une fraîcheur et une lumière. C'est une exposition riche et exhaustive que Wafaa Mezouar nous invite à regarder et à apprécier pendant près d'un mois. Elle illuminera nos journées printanières et révélera les derniers travaux au public.
Un parcours singulier
Wafaa Mezouar est diplômée de l'Ecole des Beaux-Arts de Casablanca où elle exerce. Elle a obtenu la Médaille d'or au Festival international des arts plastiques à Tunis en 1978 et participé à plusieurs expositions, notamment avec des œuvres en tapisserie, tissage et sculpture.
Artiste confirmée, elle jette son dévolu sur les différents champs de créativité. Engagée également, elle prend part à de nombreuses manifestations, auprès des jeunes, dans les îlots populaires où elle met son expérience et sa pratique au service des populations. C'est aussi, quelque part, une artiste sociale.
Elle valorise une certaine expression d'écriture picturale «tifinaghe »qui nous renvoie forcément à ses origines berbères.